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L’Iran et les femmes avant la République islamique
En septembre 2022, une jeune femme iranienne d’origine Kurde, Mahsa Amini, décède après avoir été arrêtée par la police des moeurs pour port de voile jugé inapproprié. Sa mort déclenche ainsi la colère du peuple et le début d’un soulèvement qui marquera peut-être un tournant dans l’histoire de l’Iran.
 
Depuis 1979, le pays est dirigé par la République islamique qui organise la société d’après la charia. Néanmoins, cela n’a pas toujours été le cas dans l’histoire : à une époque, les femmes avaient même interdiction de porter le voile. Pour comprendre le caractère révolutionnaire des manifestations en cours en Iran, il est nécessaire de revenir quelques décennies en arrière dans l’histoire du pays et d’analyser la situation des femmes à cette période, ainsi que la place du religieux dans la société.

Sommaire

Infographie de l'Iran, ©La ReF media, 2022

I. De 1905 à 1911 : la Révolution Constitutionnelle

 
Au début du XXème siècle, la Révolution Constitutionnelle met fin à trois millénaires de monarchie absolue en Iran, qui devient le premier pays musulman du Moyen-Orient à se doter d’une Constitution et d’un Parlement représentatif du peuple. Dès 1905, une minorité de femmes – issues de milieux cultivés et aisés – cherche comment participer à cette révolution, notamment par les armes, et comment améliorer leurs conditions. Elles créent des associations, rejoignent des manifestations : c’est le début de leur implication en faveur des droits des femmes.
 
À cette époque, les Iraniennes ont surtout des revendications politiques (le droit de vote, le droit d’éligibilité), mais aussi sociales : l’accès à l’éducation est central dans leur combat, argumentant que les femmes éduquées pourraient ainsi mieux élever leurs enfants, un avantage pour le pays. Les mobilisations des femmes se constituent surtout à travers des journaux féminins qui puisent leurs idées du courant des Lumières, avec un idéal de progrès, la valorisation de la connaissance et des sciences, et une hostilité à l’influence de la religion dans la société. La question du voile ne fait pas l’unanimité : certaines le défendent au nom des traditions islamiques nationales de l’Iran, d’autres sont pour son abolition.
 
Le Parlement promeut l’éducation des jeunes filles mais sans y allouer de budget. Malgré quelques progrès sociaux, le régime du droit à la famille reste soumis à la charia.

II. De 1925 à 1979 : sous la dynastie des Pahlavi

1. Sous Reza Chah

Divergence entre les révolutionnaires, réticence du dirigeant à céder du pouvoir à l’assemblée nationale, présence russe… Les principes de la Constitution s’essoufflent, et en 1925, la dynastie des Pahlavi s’instaure : Reza Chah (Chah voulant dire roi, cf lexique) met en place une monarchie sous forme de régime moderniste autoritaire. La modernisation du pays – comprenant l’amélioration des droits des femmes – doit se faire par le pouvoir étatique. Les associations indépendantes de femmes sont interdites, tout comme les journaux. Inspiré par l’occidentalisation des sociétés, notamment lors de ses visites en Turquie, le Chah interdit en 1936 toute forme de voile islamique (incluant foulard, hijab, tchador). Le voile est devenu un « symbole de l’anti-modernisme » selon le sociologue Ali Jafari. De nombreux vêtements traditionnels masculins ont également été interdits. Face à ce manque de liberté, une hostilité naît au sein de la population pratiquante. Certaines femmes conservatrices restent chez elles, ne pouvant pas sortir avec leur voile sans craindre le harcèlement ou l’usage de la force de la police. À cette époque, sortir sans voile, c’était comme sortir nue.
BBC, A. ABBAS / MAGNUM PHOTOS

L’éducation des femmes – urbaines, de classe moyenne ou supérieure – progresse : elles accèdent à l’université sous Reza Chah, ce qui fait de l’Iran l’un des pays du Moyen-Orient les plus avancés sur la question. Mais leurs droits politiques n’évoluent pas et le modèle familial reste imprégné des lois islamiques (tutelle du mari, interdiction des mariages avec un non-musulman, polygamie…).

2. Sous Mohammad Reza Chah (fils de Reza Chah)

En 1941 et suite aux tensions montantes, Reza Chah est contraint de s’exiler. Son fils Mohammad Reza Chah lui succède, et devient le nouveau Chah d’Iran. Le monarque veut faire de l’Iran une puissance influente sur la scène internationale. Une fois Reza Chah parti, l’interdiction du voile se lève : beaucoup de femmes choisissent alors de le remettre. La mobilisation politique des femmes continue : elles rejoignent des manifestations et des partis politiques.
 
En plein contexte de guerre froide, en 1953, un régime autoritaire s’instaure en Iran après “l’opération Ajax”, le coup d’État des services secrets anglo-américains pour renverser le Premier ministre Iranien. C’est maintenant que Mohammad Reza Chah commence à véritablement régner, et met en place la police politique, la répression, l’interdiction des partis d’opposition… Les États-Unis seront de proches alliés du régime jusqu’à sa chute en 1979.
 
BBC, BRUNO BARBEY / MAGNUM PHOTOS
En 1963, le Chah d’Iran lance le projet de la Révolution Blanche, qui aura un impact sur les droits des femmes. Il s’agit de réformes économiques et sociales ambitieuses conformes aux modèles occidentaux, qui visent la modernisation et l’occidentalisation de la société. Se mettent notamment en place une réforme agraire, le partage des profits au sein des entreprises, une campagne d’alphabétisation… Cette période de prospérité et d’essor économique accéléré améliore considérablement le niveau et la qualité de vie de la population (surtout des citadins). L’Iran devient l’un des États les plus puissants du Moyen-Orient.
 

Le Chah octroie pour la première fois des droits politiques aux femmes, notamment le droit de vote et le droit d’éligibilité aux élections. Certaines femmes deviennent parlementaires. Cependant, il s’agit d’une minorité et leur participation est marginale. D’un point de vue social, d’autres avancées sont atteintes comme le droit au divorce, l’accès à la magistrature ou à l’armée, le recul de l’âge du mariage à 18 ans… En 1968, Farrokh-Rou Parsa devient la première femme nommée ministre de l’Éducation – à titre de comparaison, la première femme française nommée ministre le devient en 1947. Néanmoins, comme sous le règne de son père Reza Chah, le modèle familial reste influencé par des traditions islamiques.

La sociologue et politologue iranienne Mahnaz Shirali explique : 1
 

« Il leur donna le droit de vote, leur ouvrit les portes des universités (…) et des postes ministériels. (...) Le Chah modernisa le pays et cela provoqua la rage des religieux, qui ne lui pardonnèrent jamais d’avoir accordé le droit de vote aux femmes. Les Iraniennes possédaient une liberté comparable aux femmes des pays occidentaux et pouvaient s'habiller comme elles l'entendaient ».

Sous la dictature du Chah, un “féminisme d’État se met en place selon la sociologue Azadeh Kian. Les mouvements des femmes sont interdits et le “féminisme” est dirigé par le pouvoir. Des avancées séculières (qui appartiennent au domaine du laïc, définition L’internaute) sont notables surtout dans les milieux urbains. Les femmes soucieuses des traditions, quant à elles, ne s’y retrouvent pas, et certaines d’entre elles s’écartent de l’université où la mixité est imposée.

3. Une remise en question progressive du règne des Pahlavi

 

“Nul ne peut nier que, sous le règne du Chah, la plupart des Iraniens ont connu une véritable amélioration de leurs conditions de vie.” (...) “Plus le Chah modernise le pays et plus les ressentiments de la population augmentent.” 2

Comment expliquer l’effondrement du régime Pahlavi malgré ces progrès économiques et politiques ? Malgré la modernisation et les avancées des droits, les inégalités sociales s’accentuent toujours plus, la corruption ne cesse de progresser, et beaucoup s’offusquent des atteintes à la Constitution, et des affronts faits à l’islam.
 
L’industrialisation rapide du pays ne profite qu’à une partie de la population. À la sortie de 8 ans de guerre contre l’Irak, la situation économique est très fragile, tandis que le Chah s’enrichit grâce aux royalties (somme versée en échange de droits d’exploitation, def Le journal du net) que lui versent les compagnies occidentales qui gèrent l’extraction du pétrole. Les dépenses excessives et fêtes démesurées organisées par le monarque achèvent d’exaspérer la population.
 
Le Chah reste sourd à la colère du peuple et mène une politique de plus en plus autoritaire : censure, parti unique, absence d’élections libres, répression et excès de la Savak, la police politique, qui remplit les prisons.

Néanmoins, “la question est de savoir pourquoi cette répression est devenue insupportable aux Iraniens, alors qu’avant et après le Chah, les régimes les plus dictatoriaux n’ont pas suscité une telle réaction.”

Selon Mahnaz Shirali, la réforme agraire enclenchée par le Chah, touchant au “droit sacré à la propriété”, a directement porté atteinte aux intérêts des dignitaires religieux qui sont de grands propriétaires terriens. Ils ont donc “diabolisé” les politiques modernisatrices du régime

“En prétendant s’inquiéter de l’avenir de l’islam et des musulmans. (...) À les entendre, la Révolution Blanche du Chah ne vise qu’à détruire la croyance des Iraniens. (...) Maîtres de la manipulation, les religieux parviennent aisément à rendre suspecte la légitimité des changements, à tel point que, peu de temps après le début des réformes, le mécontentement populaire ne manque pas de se faire entendre”.

L’une des principales erreurs du Chah fut d’oublier la force de la structuration religieuse sur laquelle reposait la société. Fervent admirateur de l’Occident, il a voulu moderniser le pays du jour au lendemain, sans tenir compte des mœurs et coutumes. En retirant l’essentiel du pouvoir aux religieux, ces derniers se rangent du côté des opposants au régime. Religion et politique se sont opposés : Mahnaz Shirali parle d’une “politique antireligieuse”. Par manque de liberté et d’autonomie politique, les opposants de tous bords font front ensemble : les intellectuels, religieux, communistes et même les commerçants. La répression policière les pousse finalement à tourner le dos à toutes les idées qui ont contribué aux avancées de la société lancées par le régime.

“Au nom du rejet de l’occidentalisation, ce sont tous les principes démocratiques qui sont regardés d’un mauvais oeil”.

III. La révolution iranienne pré République Islamique (7 janvier 1978 – 11 février 1979)

Face à la montée des contestations portées par le peuple et les autorités religieuses musulmanes, la figure de l’ayatollah (cf lexique) Khomeyni, principal opposant au pouvoir du Chah, s’impose sur le devant de la scène iranienne. Il refuse que le régime se plie à l’Occident anglo-saxon – qui a mis et soutenu le régime en place – et porte alors un projet d’État théocratique (cf lexique) : la République Islamique, point final de la révolution iranienne. L’arrestation de Khomeyni le 5 juin 1963 provoque d’énormes manifestations, des arrestations et la mort d’une centaine de protestataires. Khomeyni est contraint à l’exil en 1964 et prêche son projet de révolution pendant 15 ans, qui tient en 2 points principaux : revenir aux fondements de l’islam et couper l’assujettissement du pays à l’Occident.
 
BBC, GETTY IMAGES
Quelques années plus tard, le gouvernement iranien publie une tribune contre Khomeyni qui met le feu aux poudres : de nombreuses villes se soulèvent, des manifestations contre le Chah éclatent et sont réprimées de nouveau dans le sang. La tension devenant immaitrisable, la loi martiale (qui autorise le recours à la force armée, définition Le Robert) est décrétée : s’en suit le vendredi noir, le 8 septembre 1978, lorsque Téhéran s’embrase et que l’armée fait officiellement une centaine de victimes, dont des étudiants. Le Chah perd alors ses soutiens et quitte le pays début 1979. Khomeyni annonce son retour proche et proclame : « la vraie victoire, ce sera la fin de la domination étrangère sur le pays ». De nombreuses femmes, religieuses ou non, participent au soulèvement contre le régime du Chah, et certaines décident de porter le voile pour manifester leur unité au peuple.
 
Sans le Chah, le régime se maintient grâce au Premier ministre qui veut éviter que le pouvoir tombe aux mains des religieux et des communistes, mais les manifestations continuent. Après une nouvelle grande répression de l’armée, Khomeyni rentre à Téhéran le 1er février 1979, acclamé par la foule.
 
Lorsque l’armée annonce finalement le 11 février qu’elle ne réprimera plus les partisans de Khomeyni, la République Islamique s’installe le soir même à Téhéran. Un régime en rupture avec le précédent s’instaure définitivement.

IV. Ce que pensent les femmes en 1979

"Le Chah veut faire de vos filles des prostituées" : c’est avec ce discours que l’ayatollah Khomeyni est arrivé au pouvoir" (...) "La société iranienne de l’époque était encore très traditionaliste et ils [tombèrent] dans le piège."

Que pensent la société et plus particulièrement les femmes iraniennes de l’époque de ce changement de régime ? Dans une vidéo d’archive de l’INA donnant la parole aux femmes en 1979 – avant le début officiel du règne de Khomeyni – les avis divergent. Une aristocrate iranienne explique :

“J’ai manifesté (en 1979) parce que M. Khomeyni avait d’abord dit que les femmes sont tout à fait égales aux hommes mais aussitôt arrivé ici, il a commencé à parler comme quelqu’un du Moyen-Âge. L’Iran d'aujourd'hui est politiquement et socialement comme l’Europe du Moyen-Âge. (...) On n’ose pas dire ce qu’on veut dire. (...) Je voudrais parler des femmes qui voudraient étudier, travailler, nous étions comme vous en Europe (sous le régime du Chah). Le Chah était libéral, démocratique, au moins envers les femmes de l’Iran. (...) Maintenant, seulement parce que vous marchez dans la rue, on se sent libre de vous battre (...).”

D’autres sont contentes que le Chah ne soit plus au pouvoir, et ne redoutent pas le futur régime de Khomeyni : “j’ai jeté le Chah dehors, je jetterai Khomeyni dehors si c’est un autre dictateur », voire parlent d’ “un printemps de liberté, je n’ai plus peur de lutter”. Une fracture s’observe entre traditions et avancées sociales, même au sein de la communauté des femmes. Mahnaz Shirali rappelle que :

« L’ayatollah Khomeyni construisit tout un discours autour des femmes […]. Les religieux travaillèrent beaucoup dessus (...) Il y avait des hommes qui étaient royalistes, antireligieux, mais qui étaient contents quand Khomeyni imposa le voile. Ils disaient que la pudeur était revenue dans le pays. »

Khomeyni comprend l’intérêt d’avoir les femmes de son côté car il sait que celles qui votent emmèneront leur mari et leurs enfants. Dans ses discours, il laisse tout d’abord entendre qu’il ne touchera pas à leurs acquis sociaux.
Frise l'Iran avant la République islamique, ©La ReF media, 2023

Conclusion

En 1979, un véritable tournant s’opère en Iran, où le religieux s’allie au politique au sein de la République Islamique de Khomeyni. Dans un prochain article, nous verrons dans quel contexte s’inscrit la mort de Mahsa Amini le 16 septembre 2022, après plus de 40 ans de vie régie par l’islam politique.
 

Merci à Morgane pour la bannière !

Sources

  1. Comment la condition des femmes a-t-elle évolué en Iran ?, Geo
  2. La malédiction du religieux : la défaite de la pensée démocratique en Iran, Mahnaz Shirali (2012)

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